
Pétion-Ville, 19 juin 2025 – La grande foire annuelle du livre haïtien, Livres en folie, célèbre aujourd’hui, jeudi 19 juin, sa 31ᵉ édition dans les jardins de l’École des Frères de l’Instruction Chrétienne (FIC) à Pétion-Ville. Si l’événement conserve son importance dans le paysage culturel, une certaine mélancolie flotte dans l’air. Le souvenir des éditions passées au Musée du Panthéon National Haïtien (MUPANAH), au cœur du Champ-de-Mars, ressurgit douloureusement, témoin d’une époque où Port-au-Prince offrait encore un semblant de sécurité.
Une tradition culturelle fragilisée par le contexte
Autrefois, Livres en folie était bien plus qu’un salon du livre. C’était une fête populaire, une communion entre écrivains, lecteurs, écoliers et amoureux de la littérature, dans le décor majestueux du MUPANAH. On se souvient des files d’attente interminables, des enfants heureux d’approcher leurs auteurs préférés, des familles entières venues flâner entre les stands.
Mais depuis plusieurs années, l’insécurité galopante dans la capitale a contraint les organisateurs à délocaliser l’événement vers des zones jugées plus sûres. Le Champ-de-Mars, autrefois lieu de prestige, est devenu une zone de danger. L’ambiance n’est plus la même.
L’édition 2025 : entre résilience et efforts d’adaptation
Malgré ce climat incertain, Livres en folie 2025 continue de faire vivre la littérature haïtienne. Le thème de cette année, « Connaître Haïti à travers nos livres de référence : anthologies, codes, dictionnaires, encyclopédies », invite à redécouvrir les fondements de notre identité à travers l’écriture.
Cette édition rend un vibrant hommage à Frankétienne, disparu en février dernier, et à Christophe Philippe Charles, deux figures majeures de la culture haïtienne.
Avec plus de 1 100 titres disponibles en ligne et 799 ouvrages en vente physique, ce sont 94 auteurs qui participent cette année, dans un décor plus modeste mais toujours empreint de passion. Les signatures, débats et ateliers se déroulent sous les tonnelles de la FIC, dans un effort admirable pour maintenir la tradition vivante.
Une affluence en baisse
Il faut toutefois le reconnaĂ®tre : l’affluence n’est plus celle des annĂ©es glorieuses. Le public est plus clairsemĂ©. La peur de se dĂ©placer dans la capitale, la crise Ă©conomique, l’exode massif des jeunes et l’effritement du pouvoir d’achat ont un impact direct sur la frĂ©quentation.
À cela s’ajoute un fait nouveau : une partie du public préfère désormais participer en ligne, via la plateforme numérique de l’événement, qui permet de commander des livres et de les récupérer dans 11 villes de province.
Une modernisation nécessaire mais inégale
Le numérique a permis à Livres en folie de survivre, mais pas sans défis. Tous les Haïtiens n’ont pas accès à Internet, ni aux cartes bancaires nécessaires pour acheter en ligne. Malgré les promotions (jusqu’à -40 %), la fracture numérique persiste et creuse un écart entre ceux qui peuvent profiter de la foire et ceux qui en sont exclus.
🎤 Témoignage : « Le Champ-de-Mars me manque… »
> « J’ai grandi avec Livres en folie au MUPANAH. Aujourd’hui, je suis là , mais ce n’est plus pareil. Le cadre est sécurisé, certes, mais il manque cette âme, cette effervescence du passé. Le Champ-de-Mars me manque, comme un rêve qu’on a perdu. »
— Marie-Josée, enseignante venue de Delmas.
Conclusion : une lumière fragile dans l’obscurité
Livres en folie 2025 est à la fois un acte de résistance et un cri du cœur. Résistance culturelle face à la violence, cri d’alarme pour une société qui semble perdre ses repères.
Malgré tout, les auteurs sont là . Les livres sont là . Les lecteurs fidèles sont là . Et cela suffit à maintenir la flamme, même vacillante.
Dans une Haïti à la recherche d’elle-même, la littérature reste l’un des derniers refuges de la pensée libre.
