Haïti, 12 janvier : des décombres d’hier aux peurs d’aujourd’hui

Le 12 janvier n’est pas une date ordinaire dans l’histoire d’Haïti.
C’est une blessure ouverte dans la mémoire nationale. En quelques secondes, la terre a tremblé et tout un pays s’est effondré. Des quartiers entiers ont disparu, des familles ont été décimées, des vies ont été arrachées sans avertissement. Plus de 300 000 morts, des centaines de milliers de blessés, plus d’un million de déplacés : Haïti a été brisée en un instant.
Seize ans plus tard, les décombres physiques ont, pour la plupart, été déblayés. Mais les décombres moraux, institutionnels et sociaux, eux, demeurent.


Le Palais national, symbole de l’État et de la continuité républicaine, n’a toujours pas été reconstruit. Son absence au cœur de la capitale n’est pas anodine. Elle rappelle que la reconstruction d’Haïti ne s’est jamais pleinement achevée. Elle symbolise un pays resté suspendu entre promesses non tenues, urgences permanentes et avenir incertain.
Mais aujourd’hui, Haïti ne tremble plus seulement sous la menace des catastrophes naturelles.


Elle vit sous le poids d’une catastrophe humaine et sécuritaire.


Les déplacements de population ne sont plus causés par l’effondrement des maisons, mais par la peur. La peur des balles perdues, des gangs armés, de l’insécurité quotidienne. Des familles abandonnent leurs quartiers, leurs biens, leurs repères, non pas parce que la terre menace de s’ouvrir, mais parce que la violence impose l’exil intérieur. Les chiffres des déplacés atteignent des niveaux alarmants, rappelant douloureusement ceux de l’après-séisme.


Les décombres d’hier ont laissé place aux peurs d’aujourd’hui.
Cette réalité impose une question essentielle, presque inconfortable :
si un autre 12 janvier devait frapper Haïti aujourd’hui, serions-nous prêts ?
Avons-nous renforcé nos infrastructures ?
Nos constructions respectent-elles réellement les normes ?


Nos institutions sont-elles capables de répondre rapidement et efficacement ?
Notre société, déjà fragilisée par l’insécurité, pourrait-elle encaisser un nouveau choc majeur ?
La réponse, honnête, inquiète.


Car un nouveau séisme, dans le contexte actuel, risquerait de provoquer des dégâts encore plus lourds. L’insécurité entraverait les secours. La désorganisation aggraverait les pertes humaines. La vulnérabilité sociale transformerait une catastrophe naturelle en tragédie totale.


Le 12 janvier ne doit donc pas être seulement un jour de tristesse.
Il doit être un jour de lucidité nationale.
Se souvenir, c’est refuser l’oubli.
Se recueillir, c’est honorer les morts.


Mais tirer les leçons, c’est protéger les vivants.
En ce jour de deuil national, pensons aux victimes de 2010, mais aussi à celles d’aujourd’hui. Pensons aux survivants d’hier et aux déplacés d’aujourd’hui. Et surtout, interrogeons-nous collectivement sur le pays que nous construisons — ou que nous laissons se fragiliser.


Haïti ne peut pas se permettre un autre 12 janvier.
Ni sous les secousses de la terre,
ni sous celles de l’insécurité.
La mémoire doit devenir action.
Sinon, les décombres continueront simplement de changer de visage.

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