L’approbation par la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) d’un contrat de 542 634 238 dollars américains pour le renforcement de la sécurité aux frontières marque un tournant majeur dans la politique sécuritaire et douanière d’Haïti. Mais au-delà de la validation institutionnelle, l’examen des termes du contrat révèle un engagement financier lourd, complexe et encore largement inexpliqué au public.
Le contrat a été signé entre l’État haïtien — représenté par le Ministère de l’Économie et des Finances, le Ministère de la Justice et de la Sécurité publique, le Ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales et le Ministère de la Défense — et deux entreprises privées : Evergreen Trading System Limited et Alex Stewart International. Elles sont respectivement dirigées par Vincent Gordon et Enrique Segura.
Selon les informations obtenues par Le Nouvelliste, le coût total du projet — plus de 542 millions de dollars — sera pris en charge par le prestataire privé, à l’exception de 13,6 millions de dollars correspondant aux frais de mobilisation, qui seront directement financés par l’État. La durée du projet est fixée à dix ans, incluant deux années de mise en œuvre et huit années d’exploitation, période durant laquelle le prestataire assurera le fonctionnement du dispositif.
Le contexte sécuritaire explique en partie l’ampleur du projet. Avec un peu plus de 300 agents de la Police frontalière pour surveiller près de 400 kilomètres de frontière terrestre avec la République dominicaine, l’État haïtien fait face à une contrebande endémique, à des pertes importantes de recettes douanières et à de sérieuses failles en matière de contrôle migratoire. Le contrat prévoit donc un déploiement technologique massif : surveillance satellitaire, drones, scanners de marchandises et de conteneurs, hélicoptères, modernisation des services d’immigration et réhabilitation d’infrastructures douanières sur l’ensemble du territoire.
Ce déploiement concerne notamment les ports de Port-au-Prince, Cap-Haïtien et Saint-Louis-du-Sud, ainsi que plusieurs postes frontaliers et ports régionaux. Toutefois, malgré l’ampleur géographique et technologique du projet, aucune ventilation publique détaillée ne précise comment les 542 millions de dollars seront répartis entre équipements, services, maintenance et frais financiers.
Les révélations les plus sensibles concernent le montage financier du contrat. Selon une source proche du dossier, le projet avait initialement été retourné pour corrections par la CSCCA. Plusieurs failles majeures avaient été identifiées : la base de calcul du montant de la garantie n’était pas précisée, aucune garantie renouvelable par périodes successives n’avait été envisagée afin d’éviter une charge excessive pour l’autorité contractante, et les frais de service de fonctionnement étaient fixés à 3 % des recettes douanières.
Ce dernier point est central. En indexant la rémunération du prestataire sur les recettes de la douane, le contrat crée une dépendance directe entre la performance douanière et le financement du projet. Plus les recettes augmentent, plus les frais de service augmentent également, sans qu’un mécanisme clair de plafonnement ou de révision périodique ne soit prévu. L’impact budgétaire global de ce dispositif n’avait pas été évalué au moment de la signature, exposant potentiellement l’État à une charge financière évolutive sur huit années d’exploitation.
L’approbation finale de la CSCCA confère au contrat une légalité formelle. Mais elle ne répond pas à toutes les interrogations soulevées par ce dossier. Quel sera le coût réel supporté par l’État sur dix ans ? Quelle part des recettes douanières sera absorbée par les frais de service ? Et quels leviers permettront de réajuster le contrat si la charge devient excessive pour les finances publiques ?
La sécurité des frontières est une exigence stratégique et une attente légitime de la population. Mais un engagement de plus de 542 millions de dollars, adossé aux recettes futures de l’État, mérite une transparence totale et un débat public éclairé. À défaut, ce projet risque de rester dans l’histoire non seulement comme un effort de modernisation sécuritaire, mais aussi comme l’un des contrats les plus engageants et les plus sensibles jamais conclus par l’État haïtien.
